Revitaliser les politiques de formation professionnelle au travail social

Par BRIGITTE CHEVAL, MAÏTÉ MONFOUGA, MARTINE POTTIER Formatrices en travail social VST n° 116 - 2012 Former-formation

Entre 2009 et 2012 s’est déroulé un séminaire proposé par MP4, le mihl et le CEDIAS [1]
sur le thème « Demain, quelles politiques sociales de solidarité ? » Près de
quatre-vingts personnes ont régulièrement participé à ce travail collectif. Il s’est
agi d’examiner la naissance des politiques publiques, la part du droit, celle de
l’administration, de l’exécution des missions d’intérêt général, d’aborder les
professions et les usagers, puis de réfléchir aux conditions d’une reconstruction
de l’éducation, de la protection de la jeunesse, aux opportunités et contraintes
européennes et internationales, aux ressources à mobiliser pour ré instituer l’État social et continuer de faire société.

Les formations en travail social sont, à l’instar
du travail social qu’elles servent, des missions
de service public. Confortées dans le
champ de l’action sociale à l’occasion de la
loi de 1998 de lutte contre les exclusions (art.
151), elles accompagnent les mutations de
ce secteur : « Les établissements publics ou
privés dispensant des formations sociales, initiales,
permanentes et supérieures contribuent
à la qualification et à la promotion des
professionnels et des personnels salariés ou
non salariés engagés dans la lutte contre l’exclusion,
la prévention et la réparation des handicaps
ou inadaptations, la promotion du
développement du social. Ils participent au
service public de la formation. »

Fort des constats mutualisés qui ont jalonné
le séminaire « Demain, quelles politiques
sociales de solidarité ? », un groupe de formateurs
a travaillé sur un état des lieux, puis
rédigé des propositions organisées autour
de trois axes :

  • autonomie matérielle et indépendance de vue des étudiants comme des formateurs ;
  • les formateurs et l’alternance. Formateurs de terrain ou formateurs d’écoles, ils sont les acteurs nécessaires à un parcours de formation en travail social. Comment valoriser les formations à la didactique des professionnels de terrain ?
  • les instituts de formation et les choix de leurs décideurs. Entre préservation de la culture du secteur et promotion d’un modèle économique issu du New public management.

Les étudiants en travail social,
futurs professionnels

La précarité économique des étudiants est
une préoccupation de plus en plus importante.
Certains dorment dans leur voiture,
d’autres bénéficient des colis alimentaires
des Restos du cœur. Un bon nombre travaillent
à côté de leur formation et s’endorment
en cours. Les gratifications des
stagiaires, rendues obligatoires dans l’enseignement
supérieur et inégalement mises
en place dans notre secteur, enrayent peu
cette précarité et augmentent la difficulté
des étudiants à trouver des stages.

Le rapport au savoir et au temps des étudiants
a considérablement changé. L’évolution des
programmes à l’Éducation nationale, plutôt
orientée vers la transmission de savoirs opérationnels,
semble avoir atteint leur curiosité
intellectuelle. Saturés d’informations avec les
nouvelles technologies et les médias, ils ne
réussissent pas forcément à hiérarchiser
celles-ci. Ils ont du mal à se concentrer et à
trouver l’autonomie pour penser.

Les métiers du travail social perdent leur
attractivité auprès des jeunes. Le nécessaire
engagement, s’il est proposé comme une
des compétences incontournables pendant
la formation, pousse moins ces jeunes
vers l’action sociale au moment des choix
d’orientation professionnelle. De plus, les
rémunérations des métiers du travail social,
insuffisamment reconnus, peuvent décourager
des aspirations vers une vie d’adulte
correcte.

Une allocation systématique d’études ou
encore le développement de l’apprentissage
permettraient de meilleures conditions de
formation professionnelle. Cela se rapprocherait
de ce qui ailleurs est nommé
revenu d’existence.

Les pratiques pédagogiques des écoles
doivent évoluer dans un climat de coopération
entre écoles pour accompagner ces
futurs professionnels. Les étudiants d’aujourd’hui
doivent pouvoir asseoir leur
réflexion sur une culture générale et une
démarche critique de qualité.

Dans une société de plus grande inégalité,
les centres de formation doivent avoir les
moyens de leurs missions de service public
ainsi qu’une reconnaissance légitime.


Les formateurs et l’alternance :
des compétences en recomposition

De tout temps, la formation en travail
social a été pensée sur le modèle de l’alternance.
Cette situation impose que
collaborent à la même œuvre, bien qu’à
des places différents, les formateurs de
l’école et les formateurs du terrain. L’actualité
des réformes de tous les diplômes
de travail social nécessite que cette collaboration
ancienne soit réajustée à l’aune
des référentiels de compétences, de formation
et de certification propres à
chaque métier. Ainsi, les professionnels de
terrain doivent se former à la démarche
pédagogique et les formateurs d’école doivent
être en prise directe avec les préoccupations
des professionnels.

Il faut généraliser la formation des professionnels
de terrain, afin qu’ils soient valorisés
par l’accompagnement de stagiaires ou
d’apprentis. Cela pourrait se passer sur le
modèle de modules complémentaires ou
capitalisables qui permettent des allège-ments dans le cadre de formations ultérieures
en travail social.

Le tiers temps pédagogique, qui a longtemps
été force de ressourcement pour les
formateurs, disparaît peu à peu sous les
injonctions de rendement que reçoivent les
formateurs. Il faut préserver du temps
pour penser le social et la pédagogie, et
sortir des logiques contraintes de l’urgence
et du stress que cela engendre. Enfin,
il faut reconnaître que les processus formatifs
se fondent sur des temporalités et des
rythmes à prendre en compte.


L’appareil de formation,
un patrimoine culturel mis à mal
par les logiques gestionnaires

Ces dernières années, le champ de la formation
en travail social a vu la prééminence
du modèle économique s’installer dans les
instituts de formation. Nous observons
cette actualité à travers deux orientations :
les systèmes d’organisation interne d’une
part, et le positionnement des centres de
formation dans le paysage des formations
post-bac de niveau III d’autre part.

L’installation de relations de concurrence des
centres de formation avec leurs homologues
du territoire est en contradiction avec la
logique de partenaires qui est attendue des
acteurs de la formation en travail social. De
plus, la généralisation de la procédure de
l’appel d’offres et la nécessité pour les
centres de formation de se positionner sur
ce marché qualifient les formateurs comme
de la ressource humaine, interchangeable
et en même temps spécialisée. On assiste
donc paradoxalement, et alors qu’on dit
vouloir prendre en compte les multiples singularités
des personnes, à un appauvrissement
de la relation pédagogique au sein des
formations en travail social : un comble !
Les organigrammes internes assez horizontaux
traditionnellement (en forme de
râteau) et qui donnaient à chaque formateur,
souvent responsable de projet dans
les faits, une latitude pour développer des
projets pédagogiques en lien avec les
professionnels et ressources de proximité,
ces organigrammes se verticalisent, et
dans le même temps le périmètre d’action
des formateurs se rétrécit. On observe
aujourd’hui de multiples échelons de responsabilité,
contrairement à ce qui existait
voici encore une dizaine d’années, à l’instar
des pratiques de l’entreprise sur lesquelles
se calquent désormais nos
organismes de formation, avec comme
credo celui des bonnes pratiques managériales
et comme modus operandi, l’adaptation
des compétences aux postes de
travail. Il va sans dire que les petits centres
de formation qui n’auraient pas le dimensionnement
ad hoc pour ce faire sont souvent
promis, à plus ou moins long terme
s’ils perdurent, à une absorption-fusion
sous prétexte de rentabilité.

Alors que les diplômes de niveau III viennent
d’être positionnés à 180 ECTS [2], et
donc au niveau de la licence dans le
cadre de l’inscription dans l’Europe des formations
supérieures, l’équivalence licence
n’est cependant pas reconnue. D’où certaines
coopérations, nouvelles ou non, de
centres de formation avec des universités
accueillantes pour établir des conventions
de double diplômation (DE professionnel
+ licence), là où UNAFORIS [3] pose
pourtant les hautes écoles comme l’alternative
à l’université pour les qualifications
supérieures en travail social. Mais dans le
même temps, les centres de formation sont
invités à se rapprocher des universités et
de leurs laboratoires de recherche pour
valoriser, à force de coopération, la recherche dans le domaine du travail
social [4]. Nœuds gordiens de paradoxes et
d’ambiguïté…

Un modèle de formation à soutenir

Comme nous l’avons constaté au cours du
séminaire, l’action sociale a du mal à
répondre à une commande politique floutée
par une doctrine dévoyée dans un cadre
juridico-administratif mouvant et par l’ampleur
du discours gestionnaire face à des
moyens diminués. De ce point de vue, les
formations en travail social se reconnaissent
bien comme étant partie prenante du secteur
de l’action sociale et de sa culture, y
compris par ses maux. Il est clair que c’est
tout le système qui a besoin d’être clarifié
et repensé.

Le modèle français de la formation en travail
social est unique dans sa diversité : diversité
des métiers, diversité des formations en
travail social, diversité des écoles et de leurs
pratiques pédagogiques. Cette diversité
nous apparaît importante pour « penser le
complexe », selon les termes d’E. Morin.
Nous refusons des simplifications qui confèrent
au binaire et au simplisme.

La diversité et les spécificités propres à
chacun (individu, centre de formation),
c’est aussi l’opportunité de rencontres
riches pour collaborer et porter des projets
autour des objets communs que constituent
nos missions.

La formation en travail social répond aux
missions de service public à l’intersection du
collectif en formant des professionnels et
de l’individuel, en permettant à des personnes
qui en ont l’orientation de se
former à la relation d’accompagnement, et
ce du niveau V au niveau I. Cette dynamique
en fait un secteur créatif et prodigue,
dont les attributs sont d’abord une grande
efficacité (très peu d’abandons en cours de
formation, si l’on compare avec les formations
d’infirmiers ou les études universitaires)
qui apporte beaucoup au bien commun.
Avant d’être réduite à des coûts, la formation
en travail social est une richesse
nationale.

VST n° 116 - 2012 Former-formation
VST sur Internet

[1MP4 Champ social (Mouvement pour une parole
politique des professionnels du champ social), MIHL
(Mouvement interdisciplinaire pour un humanisme
laïc), CEDIAS (Centre d’études, de documentation, d’information
et d’action sociales). Le compte-rendu du
séminaire est publié dans Vie sociale, la revue du
CEDIAS, n° 4/2011 et numéro spécial d’avril 2012. CEDIAS,
5 rue Las Cases, 75007 Paris.

[2Crédits ECTS (European Credit Transfer System).
Soixante crédits représentent le volume d’une année
d’études.

[3L’association nationale regroupant l’ensemble
des centres de formation au travail social.

[4C’est l’objet des PREFASS, Pôles-ressources recherche
et formation pour l’action sanitaire et sociale.