La transversalité dans les formations sociales

L’objectif de ce texte est d’informer l’ensemble des équipes de l’epss d’une recherche menée par
un groupe de formateurs sur la question de la transversalité des formations.
C’est une invitation à échanger, à aller plus loin, à réfléchir à des modalités pédagogiques pour la
transversalité dans les pratiques de formation.
Ce travail collectif a réuni 6 formateurs1 de septembre 2007 à septembre 2008. Il a été animé par
une formatrice choisissant son terrain professionnel comme terrain de recherche, dans le cadre
d’une formation à l’Université Paris 3 Sorbonne Nouvelle, « Consultant accompagnateur de projet
individuel ou collectif par la démarche de la Recherche-Action ».

Vous avez dit transversalité ?

En 2006, le Conseil d’Administration et la
direction de l’Ecole Pratique de Service
Social ont décidé de réécrire le projet
associatif, au regard de l’évolution de la
société, de l’association et du
développement de l’école. Il devenait
nécessaire de réaffirmer une identité
associative et de redéfinir les grandes
orientations de l’école tout en restant
fidèles à des principes et engagements
inscrits dans l’histoire. Ce travail inscrit
dans le temps montrait, dès le départ,
l’affirmation d’une volonté renouvelée de
« transversalité » dans un centre de
formation pluri-filières.
Bon nombre de formateurs disent tenir à la
transversalité des formations et la mettre
en œuvre. Chez les éducateurs spécialisés
et les assistants de service social, elle est
effective, non sans difficultés, pour les
formations en voie directe depuis l’arrivée
des éducateurs à l’epss en 1999. Pourtant,
personne ne semble d’accord sur une
définition partagée et ses enjeux. Mais on
la fait.
Partant de ces constats, proposition a été
faite en juillet 2007 à des formateurs de
réaliser une Recherche-Action sur le thème
de « la transversalité dans les formations ».
Comment se fait-il que nous tenions à un
objet qui est la transversalité alors que
nous ne l’avons jamais défini ?
Comment produire de l’intelligibilité sur
cette notion confuse et pourtant avancée
comme une évidence ?
Donner vie à la notion de transversalité
peut répondre à la fois à des enjeux
pédagogiques, institutionnels,
économiques et inter-professionnels, dans
un contexte de réformes des diplômes
d’Etat avec l’apparition de nouveaux
référentiels, du passage de la tutelle des
formations professionnelles de l’Etat à la
Région, de l’environnement très
concurrentiel et de la réorganisation des
dispositifs de formation.

L’approche du problème « transversalité »

C’est dans un contexte de plus en plus
complexe et de plus en plus confus que la
notion de transversalité s’impose
progressivement. Globalement le groupe
s’accorde sur l’absence de définition
partagée.
Une circulaire DAS en 1993 tentait de
clarifier le concept appliqué à l’appareil de
formation : « Décloisonner les différentes
formations en travail social, faciliter le
passage d’une filière à l’autre, aborder les
contenus et les temps de formation
communs à différents cursus. Favoriser
l’acquisition des concepts de base et des
connaissances générales en travail
social. »
La notion est réaffirmée dans le cadre de
l’article L 451-1 du code de l’action sociale
et des familles. Elle reste néanmoins
relativement peu explicite : « …les
formations sociales définies par le schéma
national assurent à la fois une approche
globale et transversale et une
connaissance concrète des situations
d’exclusion et de leurs causes. Elles
préparent les travailleurs sociaux à la
pratique du partenariat avec les personnes
et les familles mentionnées par l’action
sociale. Ce schéma s’attache également à
coordonner les différentes filières de
formation des travailleurs sociaux … ».
On repère également l’émergence du
terme avec l’évolution des politiques
publiques (Loi sur le RMI, Politique de la
ville, Loi de lutte contre les exclusions …)
et dans le champ des sciences sociales.
La notion reste cependant toujours aussi
ambiguë.
En outre l’opacité du concept entretient des
formes de suspicion à son égard (par
exemple réaliser des économies pour
l’organisme de formation en rassemblant
des publics différents dans le cadre de
cours communs ; favoriser la fluidité des
compétences entre les emplois quitte à
contribuer à une déréglementation de la
part des employeurs).
La notion de transversalité semble être
affichée en réponse à une complexité que
l’on a du mal à définir, à maîtriser, à
organiser. Elle apparaît souvent comme
une déclaration d’intention.
La transversalité est en général
appréhendée en creux, à partir de ce
qu’elle n’est pas : tronc commun
d’enseignements, transdisciplinarité, interdisciplinarité,
complémentarité, partenariat.
Mais si la transversalité n’est pas une
chose figée, que l’on décrète, on peut
choisir de la considérer comme une
construction, un processus, une
production.
Pour dépasser un discours automatique
sur la polysémie du terme, il a été décidé
de sortir du groupe et d’enquêter par
questionnaire à réponses ouvertes auprès
d’anciens étudiants ASS / ES2 ayant
passé leur DE entre 2005 et 2007.
L’objet de la recherche étant délimité, il a
pu s’énoncer comme « Les enjeux de la
transversalité dans les cursus de
formations ASS / ES : effets, limites,
perspectives, tensions, ombres et
lumières ».

Les résultats de l’enquête

L’importance des métiers : avec la
thématique de la transversalité, une autre
thématique est apparue de façon forte,
celle de l’identité de métier qui renvoie à
des questions profondes. Majoritairement
les anciens étudiants s’identifient
prioritairement au métier d’ASS ou d’ES
et ensuite à celui de « travailleur social ».
Ils ont des représentations différenciées
des métiers à l’issue de la formation et
sur le terrain. Ces représentations
différenciées s’appuient sur des
compétences administratives et
relationnelles, sur le rapport au cadre et
aux obligations légales, sur la conception
et la conduite de projets, sur le rapport
aux publics ; d’ailleurs les usagers
renvoient de la différence dans l’attente
d’un rôle à tenir par les travailleurs
sociaux. Appartenir à un métier renvoie
aussi à une question de personnes, de
terrain, d’institution. Les métiers sont
complémentaires.
Le rapport entre formation et
appartenance au métier : la transversalité
dans les formations révèle chez les
étudiants des compétences propres
relatives à l’action mais aussi des rôles
sociaux à tenir à travers les métiers.
Ainsi la transversalité produit de l’identité
de métier, des points communs, des
valeurs communes. Elle permet de
reconnaître des espaces d’intervention,
des limites, des pratiques propres et
spécifiques.
Les anciens étudiants montrent qu’il est
important de se connaître et se
reconnaître dans les différents métiers.
Pour cela il faut des passerelles, des
complémentarités, il faut apprendre à
faire ensemble, décloisonner, avoir des
éléments de culture commune qui font
que les professionnels peuvent travailler
ensemble dans un réseau, sans s’ignorer,
sans être en rivalité, sans se méfier. C’est
ce que la formation leur a permis de
construire à travers différentes modalités
pédagogiques. Un vecteur essentiel de la
transmission du métier reste le formateur.
Ainsi la transversalité consiste à
rassembler pour séparer, elle révèle de
l’altérité des métiers plus que de la
globalisation de compétences.
Une approche critique du centre de
formation :

  • « Ne changez rien » : plusieurs personnes
    estiment que la formation leur a permis de
    faire de belles rencontres, qu’elle a été
    enrichissante, qu’elle a donné le goût de la
    solidarité et du travail d’équipe en gardant sa
    spécificité.
  • « C’est trop scolaire » : tout autant considèrent
    que la formation est trop scolaire. Les regrets
    vont de l’impression d’être considéré comme
    un élève et non pas comme un futur
    professionnel à l’impression qu’il faut
    apprendre par cœur au détriment de la
    créativité. En plus d’un risque de formatage, il
    est également exprimé le décalage entre des
    enseignements théoriques scolaires en centre
    de formation et les réalités de la pratique
    professionnelle. La formation est lourde, ce
    qui ne veut pas dire qu’il n’y a pas de
    manques : pourquoi n’y a-t-il pas plus de
    réflexion politique et de philosophie ? Il
    faudrait plus travailler les questions de
    l’éthique et de la responsabilité.
  • « Expliquez ce concept flou » : la transversalité
    devrait être expliquée pour certains dès la
    1re année, il faudrait en présenter les
    avantages et les inconvénients, clarifier quel
    projet de formation elle recouvre, tant sur un
    plan théorique que pour la pratique
    professionnelle de terrain. On retrouve ici
    l’idée qu’elle est annoncée mais peux
    explicitée.
  • « Elargissez, il faut plus de transversalité » :
    certes il faudrait expliquer plus et soutenir
    davantage mais il en faudrait encore plus de
    la transversalité. Il ne faut pas qu’elle
    concerne seulement ASS et ES.

Après la Recherche-Action collective

Différents points de vue convergent
pour dire l’importance accordée à la
diversité des métiers. Le mythe du
« travailleur social unique » n’est
pas encore advenu. Encore faut-il
connaître et faire connaître les
métiers, encore faut-il soutenir un
engagement pédagogique,
professionnel et institutionnel dans
un environnement social mouvant.
La transversalité reste une notion
fragile
La transversalité ne se décrit pas, ne se
définit pas, encore moins ne se décrète. C’est
une expérience à vivre, avec des étudiants
en formation à d’autres métiers, avec des
formateurs et des enseignants, et sur le
terrain. La transversalité ne s’enseigne pas,
elle se fait. Nous confirmons qu’il faut pour
cela réunir les conditions sur un terrain fertile.
Elle reste un objet complexe, une notion
ambivalente. Le terme est encore plus flou
que d’autres termes utilisés dans le secteur,
comme « public », « usager », « territoire »,
« participation » etc.
Une situation paradoxale : la
pertinence de la transversalité est liée
à son caractère flou
Transversalité : effet produit par des modalités
pédagogiques qui permettent la construction
des différentes professionnalités (référées à
de l’identité professionnelle) en s’appuyant
sur les spécificités des différents métiers.
On pourrait être déçu de ne pas avoir produit une
définition plus précise de la transversalité à l’issue
de la Recherche-Action, avec un contenu et des
objectifs bien déterminés. Mais si un aspect
confus persiste quant à la transversalité, c’est sa
part d’ombre mise en évidence qui lui confère un
caractère riche et pertinent.
A condition de prévoir du temps et des lieux pour
la mettre en œuvre, sa construction permanente
relève d’une démarche vivante, inédite et créative.
Comment pense-t-on la transversalité, comment
la produit-on, quels sont ses effets : autant de
questions qui montrent qu’elle reste un espace de
liberté à préserver dans un environnement formel
et contraignant de dispositifs et de procédures.
Imaginons tout ce que l’on perdrait si la notion
disparaissait ! Imaginons ce que l’on perdrait si la
notion était formatée et calibrée !
Mais attention, le caractère flou n’enlève rien à
l’exigence de rigueur pédagogique, ni au devoir
de proposer des expériences toujours
renouvelées de formation en transversalité aux
étudiants, ni au devoir de pouvoir s’en expliquer.
La transversalité est nécessaire plus
que jamais et ne peut se réduire à une
vitrine
La transversalité répond à des enjeux
institutionnels, pédagogiques et professionnels.
Elle est inscrite sur la carte de visite de l’école.
Alors que les problèmes sociaux se complexifient,
elle sert à échanger, à se distinguer, à débattre, à
faire ensemble en évitant les réponses
automatiques.
Etre capable de « penser en travers », en
diagonale, la complexité de la vie humaine et des
problèmes sociaux peut permettre de faire
cohabiter des perceptions et des réalités
différentes.
Autrement dit, la transversalité c’est du travail
avec l’autre, c’est une manière de faire avec les
autres en évitant les réponses figées.
On peut conclure à l’issue de ce
travail de recherche qu’il est
nécessaire d’élargir la
transversalité à l’ensemble des
formations. Il est important de
maintenir et d’instaurer des
espaces pour la transversalité dans
les programmes de formation, de
les anticiper dans un travail
d’équipe.

1 A. ERROUIAM, S. JOSPIN, C. KERDELO, B. LACOSTE, V. MENEUX, F. PETETIN

2 Pour éclairer la notion de « transversalité », il a été décidé d’approcher le problème à partir de la formation
des assistants de service social et des éducateurs spécialisés, à titre d’exemple. Bien évidemment, l’intérêt
de la réflexion s’applique à l’ensemble des formations dispensées.

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