L’alternance intégrative, oui …mais pour qui et avec qui ?

La mise en œuvre de la gratification des stages dans le champ médico-social a remis en
débat les diverses conceptions de la formation en alternance.

Par D.Bertard et F.Thourillon-Mareschal, formatrices

S’il existe une palette
diversifiée de mises en œuvre, quelle que soit sa forme l’alternance se joue entre trois
acteurs : l’étudiant, le centre de formation et les professionnels de terrain.
Ainsi l’alternance intégrative devrait-elle prendre toute sa mesure dans la dimension
partenariale qui la caractérise.

La réforme des études et du diplôme d’Etat d’ASS en 2004 apporte une concrétisation à ce
principe en instaurant le site qualifiant comme espace d’apprentissage au sein de l’entreprise apprenante.

Alors qu’aujourd’hui l’ensemble des formations aux métiers du social a été réformé, nous constatons pléthores de positions et d’articles quant à ce que devrait être l’alternance intégrative. Cette confusion (ou profusion ?) des discours nous amène en tant que formatrices à intervenir dans le débat afin de ramener, dans une visée partenariale, chacun sur des bases théoriques et notionnelles qui puissent être communes.

En effet les logiques formatives et institutionnelles, les sites qualifiants se confrontent dans des discours polémiques sur ce qu’est l’alternance intégrative. Ce principe qui fonde aujourd’hui les formations en travail social s’appuie et se légitime grâce aux référentiels « métier », de « certification » et de « formation ».

Il nous paraît utile de préciser avec le soutien de quelques auteurs ce qu’est l’alternance intégrative.

Référons-nous à la définition de G.Malglaive [1] « (…) l’alternance intégrative se joue dans la concertation permanente des acteurs qui conservent chacun leur spécificité et leur zone d’autonomie parce que chacun obéit à sa logique propre .Et cette concertation a un objet
unique et permanent : l’élève »

Quant à A.Geay [2], il nous rappelle que « l’alternance intégrative se situe dans une logique de compétences, en partant d’une mise à plat des activités en entreprise pour y découvrir les
éléments constitutifs des compétences à construire. Il s’agit d’opérer une mise en cohérence des savoirs à partir de l’analyse d’une situation professionnelle. L’alternance se doit de relier ce que l’histoire a séparé, à savoir les institutions, les hommes, les savoirs et les apprentissages, selon une logique du tiers inclus …elle doit être une institution de reliance
sociale et cognitive pour les apprenants ( en reliant chercher-entreprendre- apprendre) »

Ainsi ce partenariat essentiel repose sur l’étudiant. Celui-ci devient le bâtisseur de sa professionnalisation et doit construire les liens entre ses apprentissages qu’ils soient issus du terrain ou du centre de formation. Si les professionnels de la formation sont garants de cette reliance, les professionnels de terrain seront garants de la mise en exercice de ces liens en situation préprofessionnelle. Tous deux garantissent donc la construction des savoirs et dessavoirs professionnels de la personne inscrite dans un parcours de formation. Autrement dit, c’est à la construction de ses futures compétences que s’attache le parcours
de formation de l’étudiant.
Dans les cahiers pédagogiques de janvier 1994 G. Malglaive précise que « les compétences sont un système complexe dont le fonctionnement d’ensemble ne se résume pas au fonctionnement de chacune de ses parties. C’est à ce fonctionnement global que doit s’attacher une alternance que nous appellerons intégrative. Plus que dans l’articulation des contenus des deux modalités de formation, l’alternance intégrative se joue dans la
concertation permanente ».

La dimension clé de l’alternance intégrative repose sur un partenariat ouvert et exigeant mais dans lequel on peut constater dans différents discours, l’absence de l’acteur principal : l’apprenant.

Dans les faits, chacun qu’il soit acteur professionnel ou pédagogique résiste dans son champ d’intervention et communique peu sur ce qu’il fait. Ainsi les forces se dispersent et se diluent au bénéfice d’une (im)puissance publique qui a choisi d’être aveugle et sourde à l’urgence de la décomposition sociale.

Travailler ensemble à l’alternance intégrative nécessite une volonté politique commune, du temps, de la connaissance et de la reconnaissance mutuelle et enfin de la confiance. L’alternance intégrative peut alors constituer un partenariat co-construit dans une temporalité instituée, être une combinaison de projets et d’interactions d’acteurs d’une part
d’espaces, de lieux et de modalités d’apprentissage d’autre part. Dès lors, l’alternance intégrative est à la fois un passage, une frontière, une articulation…Il s’agit pour l’apprenant de « penser l’action » et « d’agir la pensée » dans une imbrication mentale complexe. Rappelons que le système de formation en alternance met en relation deux logiques celle de
l’apprentissage en formation et celle de la production.

Si cette modalité de formation en alternance laisse une place prépondérante à l’acteur dans la définition de son rôle dans l’alternance, nous pouvons noter l’importance que revêt la formalisation du projet de formation dans le parcours de l’apprenant , projet individuel de
formation, projet de stage…

Ainsi si l’alternance intégrative se caractérise par une forte nécessité de mise en cohérence des différents périodes de l’alternance et des interventions concertées de l’ensemble des acteurs, force est de constater la difficulté de sa mise en œuvre.

C’est bien là que les heurts se mettent à jour et que, malgré la bonne volonté des acteurs, la
réalisation de cette alternance reste très en-deçà des intentions initiales.
En effet c’est dans la réalisation de ce partenariat, intrinsèque à l’alternance intégrative que l’on constate des difficultés de mise en œuvre.

R.Fonteneau [3] nous indique que « pour entrer en partenariat pour organiser une formation en alternance –il faut- accepter de sortir de sa logique formative pour en créer une autre ; l’alternance est donc concrétisée par l’organisation de l’ensemble des processus qui lient les
différents partenaires d’un système alternant dans un système spatio-temporel construit » Il s’agit de créer les conditions de la rencontre, de l’échange et du partage…il s’agit de créer des objets communs qui favorisent le partenariat.

Pour que ce partenariat agisse, R.Fonteneau précise que « pour que l’alternance soit pensée et agie comme un système il y a nécessité de décentration de la part des partenaires …car le mode de fonctionnement des organisations est ethnocentrique…le jeu partenarial oblige à réactualiser son identité professionnelle créant un risque identitaire… » et il ajoute que « la décentralisation partenariale dans le cadre de l’alternance s’organise à partir des quatre grandes dimensions du partenariat : le projet, le temps, l’espace, les acteurs partenaires »

En conclusion

Comment comprendre que l’alternance intégrative fasse débat si ce n’est dans ce parti pris qu’est l’alternance intégrative. Ainsi le livre blanc publié par l‘Aforts au printemps 2010 et le tout récent rapport de la CPC font la preuve de l’intérêt et de la nécessité que ces réformes aboutissent pleinement pour le futur des métiers auxquels nous préparons. Si la
mise en œuvre présente des difficultés, celles-ci ne sont pas insurmontables !
Il est primordial de réfléchir en termes de formation, de reconnaissance et de qualité professionnelle.

Veut-on ou non de cette alternance qui n’appartient pas à un seul des trois protagonistes agissants mais est le « bien » qui leur est commun et qui a contribué à l’édification de la professionnalisation du secteur, à la définition du travail social actuel et de celui de demain ?

Que sommes-nous prêt à concéder pour pérenniser le statut spécifique du travail social dans la société contemporaine ?

Que souhaite-t-on préserver et poursuivre de l’action sociale au regard des enjeux actuels ?

Quelles stratégies accepte-t-on de co-construire et de mener ensemble pour faire du travail social un espace réel au service de la cité et de l’exercice de citoyenneté avec et aux côtés des plus démunis ?

Il s’agit bien ici d’affirmer la dimension politique des choix , du choix de la formation en alternance intégrative en dehors des positions passéistes qui ne peuvent que freiner et troubler le message et l’action à accomplir .

D.Bertard et F.Thourillon-Mareschal, formatrices

[1In Education et Management, mars 93, l’alternance intégrative.

[2In Revue Française de Pédagogie, 1999, la didactique en alternance ou comment enseigner dans l’alternance ?

[3[voir revue de l’éducation permanente intitulé « l’alternance »