Histoire

1.1 Un ancrage dans l’histoire

Créée en 1913, l’epss est alors l’une des 4 écoles fondatrices du travail social en France. Le
fondateur, le pasteur Paul DOUMERGUE, conçoit le projet novateur de former des « ouvriers »
de l’action sociale en conjuguant la pratique « sur le terrain » et l’apport des sciences humaines,
juridiques et médicales les plus récentes. Cette démarche se veut doublement novatrice et
engagée :

  • en affirmant que la question sociale mérite des réponses fondées sur l’engagement
    concret, les connaissances actualisées et le questionnement sur le sens,
  • en construisant une démarche pédagogique qui instaure ces trois temps.

Cette démarche participera à la fondation d’une professionnalisation qui est déjà avancée dans le monde anglo-saxon.

L’École est à cette période une partie d’un ensemble, « Foi et Vie », qui tente d’articuler le message
chrétien et l’engagement social avec la construction des savoirs et la formation des professionnels.
Elle participe ainsi à l’élaboration de savoirs et de pratiques novateurs en action sociale précédant,
inspirant et accompagnant les politiques publiques qui se mettront progressivement en place.

Même si aujourd’hui n’existent plus de relations institutionnelles entre les églises protestantes et
l’epss, l’héritage et l’enracinement protestants n’en restent pas moins toujours opérants, dans les
fondements philosophiques et sociaux de la pensée et de la culture issus de la Réforme. Celle-ci, surtout en France, s’est caractérisée par la critique des formes instituées de la vie ecclésiale et
politique. Ces « protestations » ont été de pair avec le développement des idées de Descartes,
qui a tendu à séparer le domaine de la foi du domaine de la raison, ouvrant ainsi la voie à la
pensée scientifique et plus globalement à la « modernité [1] ». Autrement dit, on peut relever à
l’epss une continuité historique forte avec ses origines au moins dans deux domaines : le
domaine philosophique dominé par les références marquées à Ricœur et Lévinas (l’engagement,
la responsabilité, la liberté de pensée et de conscience), et le domaine social avec une attention
particulière aux plus vulnérables de nos concitoyens et l’affirmation d’une nécessaire solidarité.

Par ailleurs, la démarche de l’epss ne peut s’entendre sans référence à l’émergence de l’État
comme acteur majeur du social et à la montée en puissance de mouvements collectifs, la « société
civile », afin de ne pas laisser à l’État le monopole de l’intervention. Ceci s’inscrit dans une nouvelle
façon de penser la question sociale qui a pour toile de fond les mouvements politiques et sociaux
qui vont traverser la fin du 19e et le début du 20e siècle.

Dès la fin du 19e, la question sociale va se poser comme manière de régler les rapports entre
les classes sociales. L’invention du social (au sens où nous l’entendons aujourd’hui) est rendue
nécessaire « pour rendre gouvernable une société ayant opté pour un régime démocratique dans
le cadre d’un système économique libéral [2].

Le 20e siècle, et en particulier sa seconde moitié, verra se développer des politiques publiques
sectorielles comme réponses aux problèmes sociaux. La professionnalisation des acteurs va
donc prendre une place croissante (multiplication des centres de formation, développement des
qualifications…) ; la question de la formation ne peut donc se poser sans référence aux politiques
sociales mises en œuvre. Autant que de former des professionnels compétents et expérimentés,
il s’agit aussi de former des individus capables de penser les politiques sociales et de donner du
sens à leur action.

1.2 Un enracinement dans des valeurs

Les membres de l’association réaffirment aujourd’hui les convictions qu’ils partagent :

  • L’École est un outil au service d’une conception de l’intervention sociale visant l’amélioration
    des conditions de vie et des rapports sociaux dans le cadre d’une société plus accueillante et
    démocratique. En effet, la différenciation sociale croissante menace l’intégration sociale et le
    développement individuel.
  • Les travaux en sciences sociales peuvent et doivent nourrir l’intervention sociale et éducative,
    et réciproquement. L’École est également un lieu ressources et un lieu d’expérimentation, au
    service de l’éducation, de la formation, et du développement des personnes et des institutions
    qui partagent cette vision de l’intervention sociale qualifiée.
  • La formation comme l’intervention sociale exigent de chacun l’exercice et le développement
    de deux libertés fondamentales : la liberté de conscience (qui a toujours été la référence des
    dirigeants de l’epss) et la liberté de pensée comme creuset où se forme l’esprit critique qui
    conduit au respect de l’autre. Cette double exigence définit pour eux le cadre laïque de leur
    action.
  • La laïcité est réaffirmée comme une valeur fondamentale de l’epss. Ainsi les convictions
    religieuses relèvent-elles du domaine de la conscience individuelle et de la liberté d’opinion.
    Mais des tensions peuvent apparaître entre ces deux pôles que sont la neutralité de l’État
    laïque et la liberté de conscience, notamment dans son expression religieuse. Or, le cœur
    du concept de laïcité vise à permettre le « vivre ensemble » dans la sphère publique. Nous
    voulons en conséquence défendre la laïcité comme facteur du vivre ensemble, grâce à
    l’égalité des droits et à la liberté de conscience, dans une société de plus en plus diverse
    (y compris dans ses composantes religieuses) et face à la montée de fondamentalismes et de courants sectaires qui utilisent le religieux à des fins politiques de déstabilisation des
    démocraties. La laïcité doit être une des caractéristiques de la posture professionnelle des
    intervenants du travail social : ils doivent plus qu’auparavant être très informés du fait religieux
    (sociologie et histoire des religions), affirmer et réaffirmer, dans le respect des croyances de
    leurs interlocuteurs, le respect de la « laïcité comme règle du jeu politique et juridique » (J.
    Baubérot), condition nécessaire du vivre ensemble dans une société multiculturelle, s’abstenir
    de tout prosélytisme religieux et politique.

La responsabilité [3] au sens de la responsabilité de soi-même et d’autrui est constitutive de la
dignité des personnes. Les conditions de son exercice, individuel ou collectif, doivent s’offrir
à tous, quel que soit le degré d’autonomie, d’handicap ou d’inadaptation.

1.3 Une inscription dans un contexte socio-économique et politique

En 2014, la construction d’interventions sociales pertinentes, en adéquation avec les valeurs de
l’epss (ouverture, responsabilité, laïcité, développement des capacités d’autonomie et de liberté
des personnes…) nécessite des réponses au moins aussi novatrices et engagées qu’au début du
20e siècle et encore plus qualifiées qu’au début des années 2000, pour les raisons suivantes :

  • Les sociétés européennes, dont la France, sont de plus en plus confrontées à la
    mondialisation des échanges économiques, financiers, et des flux migratoires qui ont des
    conséquences sociales importantes : sur la nature et les évolutions du travail, sur l’emploi
    (chômage structurel, développement de l’emploi précaire, etc.), sur les territoires (territoires
    de relégation, d’exclusion, territoires ruraux en proie à la désertification des services…) et sur
    les populations.
  • Dans ce monde nouveau, marqué par la concurrence entre États (y compris européens),
    à la recherche du « moins disant » fiscal et social, on assiste en France, comme ailleurs, à
    une réduction des financements publics, à des remises en cause du pacte social construit au
    lendemain de la 2e guerre mondiale, fondé sur un haut niveau de protection sociale et sur un
    État régulateur et redistributeur, en capacité de négocier un consensus entre groupes sociaux
    à partir d’un projet commun sur la base des frontières d’un État-nation.
  • Au sein de la société, des changements rapides sont intervenus dans les rapports entre
    générations, genres, groupes sociaux, mais aussi entre territoires…, évolutions qui déstabilisent
    les individus, brouillent les repères, appellent de nouveaux équilibres.

Face à ces mutations profondes, l’on assiste à la montée de l’individualisme, à la tentation du repli,
du rejet, à la méconnaissance de l’autre (repli dans la sphère privée, familiale, dans son quartier, dans
l’entre soi, dans sa communauté…), à la montée des peurs dont celle de l’étranger, et inversement
à la progression des intégrismes tant religieux que politiques, mais aussi à un déficit de capacités des élites intellectuelles et politiques à penser stratégiquement les nouveaux enjeux et à redéfinir
les conditions et chemins d’un progrès social et humain : sous l’influence du courant économique
néo-libéral venu d’outre Atlantique, l’idée de progrès social, la légitimité des politiques publiques
à promouvoir la réduction des inégalités sociales, seraient à ranger du côté des archaïsmes et
de plus en plus le mot « réforme » accompagne la diminution des droits (prestations sociales,
familiales, retraite, etc.).

Pourtant, dans ce paysage social « dépressif », une multitude d’acteurs sociaux inventent
individuellement et collectivement de nouveaux modes d’actions, créent des réseaux de personnes,
des collectifs inter‑associatifs qui sont porteurs de nouvelles solidarités, d’innovations sociales,
d’initiatives solidaires économiques, sociales, éducatives, citoyennes…

Le champ du travail social, des professions sociales, est au croisement de ces tectoniques ; aux
manettes dans la mise en œuvre de dispositifs sociaux multiples et cloisonnés, les travailleurs sociaux sont sommés de dépasser le modèle de l’assistance pour accompagner individuellement
des personnes de plus en plus précaires vers une insertion sociale et un projet de vie, mais ils sont
également confrontés à la massification du renoncement et du non-accès aux droits, ainsi que
de plus en plus interrogés dans leur efficacité, leurs modèles d’action, par les politiques et les
responsables locaux des politiques sociales décentralisées. L’heure est, dans ce domaine aussi, à la
refondation et sans doute à des logiques de regroupement des acteurs.

Face à ces mutations économiques, sociales, politiques, à la perte de sens ressentie par de
nombreux acteurs sociaux, de nouveaux enjeux collectifs émergent et plus que jamais la légitimité
d’une intervention sociale engagée et innovante doit s’affirmer ainsi que la nécessité de formations
sociales d’excellence, permettant des parcours de promotion sociale, accessibles tout au long
de la vie et visant le développement des compétences individuelles et sociales et des capacités
d’autonomie et de liberté des personnes.

[1La modernité se caractérisant précisément par la référence à la raison plus qu’à la « révélation », par la recherche
rationnelle de la réussite des activités humaines, et par l’importance désormais accordée à l’individu.

[2Marie-Thérèse Join-Lambert : Politiques Sociales, Presses de la Fondation des Sciences Politiques, DALLOZ, 1994. »

[3Cf. Ricœur et Levinas