Forum n°136 07/2012 Dossier

Appel à l’engagement des acteurs de la formation des travailleurs sociaux pour la construction d’un autre regard sur la vieillesse.

Cet article a pour intention d’aborder la question de l’engagement militant de personnes âgées afin d’amener une réflexion sur la sensibilisation et la formation des travailleurs sociaux à la « révolution démographique » qui s’annonce. Madame Micor nous propose un autre regard sur la vieillesse, loin des stéréotypes de dépendance de la personne âgée et de soumission des femmes. Ainsi, le changement de profil de la population française aura des conséquences sur le « vivre ensemble », sur le lien social et donc sur l’accompagnement proposé par les professionnels aux personnes âgées. L’auteur nous offre des perspectives constructives.

Par Marjorie Micor directrice pédagogique à l’Epss Cergy, doctorante en sociologie dans Forum n°136.

« Si l’on ne donne pas sa vie pour quelque chose, on finira par la donner pour rien » Sartre.

Cet article fait part d’une recherche dans le cadre d’une thèse en sociologie. Il traite de manière plus particulière de l’engagement de femmes âgées. L’accent sera mis ici sur la formation des travailleurs sociaux confrontés aujourd’hui et davantage demain à une « révolution grise » [1]. Le vieillissement de la population impliquera en effet une autre représentation sociale de la vieillesse, sur le chemin de l’intégration des personnes âgées. Nous nous appuierons sur l’exemple d’un collectif de femmes et veuves de mineurs de fer de Lorraine dont l’engagement militant a pour finalité non seulement la reconnaissance d’une identité communautaire mais aussi l’écoute d’une parole des femmes et des personnes âgées en général.

Cet exemple d’un engagement militant « hors normes » vécu par un groupe social en voie de disparition eu égard à leur avancée en âge et à la fermeture définitive des mines de fer, pourrait constituer à l’avenir un modèle de « Vita Activa » à cette étape de l’existence qu’est la vieillesse.

Après avoir précisé le lien entre la formation des travailleurs sociaux et le collectif de femmes âgées susnommé, nous proposerons une description dudit collectif, de son organisation, des revendications et actions menées. Puis, un détour consacré à la théorie de l’engagement ainsi qu’à la méthodologie d’enquête utilisée nous conduira à l’exposé des résultats révélant les caractéristiques de cet engagement militant. Enfin, à l’aune de l’analyse de l’engagement, nous tenterons d’ouvrir des perspectives d’actions formatives pour une préparation ad hoc des travailleurs sociaux aux changements sociétaux en cours.

Le travailleur social face au défi de l’intégration citoyenne des personnes âgées.

A ce jour, deux composantes semblent caractériser l’accompagnement des personnes âgées : En premier lieu, une aide « individualisée », le plus souvent sous la forme d’une aide matérielle ( APA, portage de repas à domicile…). En second lieu, des actions de socialisation en direction de cette classe d’âge, axées le plus souvent sur des activités de loisirs et d’occupation du temps libre ( clubs 3e âge, voyages, sorties….).

Ma rencontre avec le « collectif régional CGT des veuves, femmes de mineurs du fer et femmes retraitées de Lorraine » a suscité l’interrogation suivante : que peut faire un travailleur social aujourd’hui pour contribuer à la résolution des problèmes sociaux rencontrés par les personnes âgées et ne pas demeurer dans une posture de soutien « palliatif » [2] ?

Au regard d’une telle approche, le travailleur social apparaît démuni pour accompagner un groupe de femmes militantes âgées, si ce n’est par un soutien matériel ou relationnel concret. Afin de soutenir les personnes âgées dans leur engagement, il pourrait, dans les limites de ses missions et fonctions, « participer » à cet engagement. Or, la formation des travailleurs sociaux dans le champ de la vieillesse est appréhendée sous un angle déficitaire, à travers des concepts tels que la dépendance, la perte d’autonomie, la maladie d’Alzheimer ou autres maladies dégénérescentes liées à l’avancée en âge. En outre, en dépit de la mise en exergue d’un « vieillissement actif » [3] , les représentations sociales négatives de la vieillesse ne permettraient point de « vieillir et vivre en citoyenneté » [4]. Autrement dit, nous pouvons nous interroger sur les possibilités dont les personnes âgées disposent pour être « citoyen ».

Dans le cas de personnes âgées militantes, l’action sociale doit revêtir un caractère actif, créatif et non passif. La formation actuelle des travailleurs sociaux ne répond pas, selon nous, à cet impératif. Car, il ne s’agit point d’une aide en réponse à un besoin ou à une sollicitation d’une personne mais davantage d’une coopération entre le travailleur social et l’usager. Cette posture coopérative ou d’« alliance » avec l’usager réfère à celle du citoyen en tant qu’acteur engagé et porteur de valeurs de solidarité, de justice sociale et de partage. De fait, les établissements de formation en travail social ont un rôle à jouer en favorisant une « weltanschauung » ou vision du monde nécessitant la construction d’une culture générale solide ; solidité s’inscrivant à l’encontre d’une « liquidité » [5] des rapports sociaux dominants. Un autre regard sur les programmes de formation (comment et quoi enseigner) doit être ainsi pensé.

Les questions relatives à la formation à l’accompagnement de nos « aînés » révéleront leur prégnance au cours de la période 2015-2035 durant laquelle l’Union Européenne va connaître un fort accroissement de la population des plus de 60 ans, « augmentant alors de 2 millions de personnes chaque année » [6]. Cette révolution démographique redessinera les besoins sociaux de la population âgée et le rôle afférent des travailleurs sociaux. Demain, nos « vieux » et nous-mêmes seront positionnés différemment dans la société, à savoir qu’il seront perçus et se percevront eux-mêmes d’une autre manière, si toutefois nous réussissons dans la voie de leur intégration. Dans cette perspective, la formation des travailleurs sociaux exige, dès à présent, une mise en commun des efforts créatifs de tous les acteurs concernés (établissements de formation, sites qualifiants, employeurs, politiques…).

Hypothèse

L’analyse de l’expérience d’un engagement « hors normes », celui de « femmes et veuves de mineurs de fer de Lorraine » âgées de 68 à 84 ans et portant une voix contestataire commune, nous permet de poser l’hypothèse suivante :

L’engagement militant du collectif des femmes et veuves de mineurs de fer de Lorraine constitue l’histoire « inestimable » de l’expression autonome d’un « groupe social subalterne » [7] mais militant, en voie de disparition. De fait, eu égard aux bouleversements démographiques en cours, il offre un modèle de vécu à la vieillesse inédit mais pouvant servir de support réflexif à l’intervention sociale des travailleurs sociaux auprès des personnes âgées.

Simone de BEAUVOIR, dans « la vieillesse » nous rappelait combien « le sens ou le non sens que revêt la vieillesse au sein d’une société met celle-ci toute entière en question ».

Description du « collectif régional CGT des veuves, femmes de mineurs du fer et femmes retraitées de Lorraine »

Ce collectif de veuves et femmes de mineurs du fer est né en 1990 en vue de défendre les intérêts des veuves des mineurs de fer lorrains et de leurs épouses retraitées. Avec 15 personnes à sa création, il compte à ce jour environ 100 membres.

En dépit de biographies distinctes relevant de la singularité de tout être humain, des similitudes de trajectoires définissent un dénominateur commun unissant ces femmes « à l’unisson » : ces femmes ont toutes vécu avec un mari mineur, le plus souvent d’origine étrangère ; elles mêmes ont des parents étrangers ; elles se sont engagées à leur manière auprès de leurs maris en prenant plus particulièrement en charge la logistique pendant les grèves, ont eu des enfants qui ont exercé une autre profession. Cette expérience commune de participation à l’engagement militant de leurs maris a laissé émerger des relations de solidarité fortes entre les femmes de la cité. Cette vie en communauté qui a marqué le monde de la mine a influencé la construction d’un « capital militant » [8] commun et partagé, fait d’une longue expérience de lutte.

Au niveau organisationnel, ce collectif fait partie de la CGT section Mines. Son organisation est territorialisée : existe un « collectif régional » se réunissant une fois par mois et animé par un ancien mineur, secrétaire général de la fédération CGT des mines de fer lorraines. Ces réunions visent à débattre et expliquer le sens politique des actions à mener, à commenter les incidences quotidiennes et idéologiques de décrets et autres textes législatifs. Ce collectif régional est subdivisé en collectifs locaux.

Ces derniers rassemblent des femmes et veuves de mineurs, une fois par mois, au domicile de l’une d’entre elles, dans la convivialité. Un ordre du jour est posé, en lien avec l’actualité politique et économique, les conduisant à revenir sur leur passé, sur l’apport des mineurs à l’essor de l’économie française, pour mieux asseoir leur légitimité à aborder le présent et à opérer des revendications pour l’avenir.

La finalité posée par ce collectif comporte deux dimensions : une dimension que l’on pourrait qualifier de « communautaire », une autre à visée « universaliste ».

D’un point de vue « communautaire », il s’agit de défendre les acquis sociaux du régime minier de sécurité sociale. Cette finalité ne relève cependant pas uniquement des seuls enjeux d’une communauté.

Elle se décline en effet en des objectifs mettant en exergue les problèmes quotidiens liés à la précarité grandissante, à la place laissée à la personne âgée ou encore à celle des femmes dans la société dans son ensemble.

Ainsi, d’un point de vue « universaliste », le collectif affirme une volonté à être des citoyens responsables œuvrant pour le présent et l’avenir, par une vie sociale engagée autour de valeurs. Ces femmes se pensent ainsi comme des membres actifs de la société civile, dans les conditions qui sont les leurs.

Les objectifs poursuivis sont variés et se cristallisent autour de plusieurs thèmes ou, disent-elles, de « murs dressés » :

  • Une lutte pour la reconnaissance à travers une revendication politique et identitaire.

Leur quête de reconnaissance s’appuie sur une mémoire identitaire et territoriale (la Lorraine et l’histoire des mines).

  • La démonstration de la pertinence de la pensée politique marxiste

« Durant ces trente années et malgré les coups portés, la résistance ouvrière ne cessa de se dresser face à l’offensive de la classe capitaliste et des gouvernements de tous bords ».

L’activité de ce collectif a pris une dimension plus large marquée par une note politique empreinte de l’idéologie marxiste-communiste.

  • Une lutte pour une condition féminine égalitaire Les femmes du collectif aspirent à élargir leur mouvement dans une coordination d’ensemble pour l’égalité des sexes, dans une volonté de ne pas s’enfermer dans l’entre soi.

Par ailleurs, les modalités d’action du collectif de femmes comprennent : des actions de solidarité intra-communautaire (visites, soutien alimentaire à des personnes âgées en situation de précarité et/ou de solitude) ; des actions combatives sur le terrain semblables à celles du passé (rassemblements, manifestations, marches, sit-in) ; l’utilisation de moyens modernes de communication en vue de la (re)connaissance publique de leurs actions et des valeurs qui les sous-tendent ( témoignage de leurs actions et de leur histoire commune dans les cités dans un DVD intitulé « le privilège de la honte », dans un ouvrage [9] ou encore une communication dans une radio locale pour annoncer une manifestation).

Méthodologie d’enquête utilisée et posture afférente du chercheur.

La méthodologie utilisée ici est l’observation directe à travers la participation aux réunions dudit collectif et aux manifestations organisées. « L’observation directe inscrite dans un programme d’analyse sociologique est (…) une technique contraignante de recueil de matériau et une pratique réflexive conduisant à sa mise en ordre analytique » [10]. Avec cette méthode, l’induction est privilégiée à partir de constats opérés dans un contexte précis. « Cette technique est en affinité avec une sociologie qui met au centre de son programme d’étude non des faits constitués à la manière de Durkheim, mais des actions collectives et des processus sociaux qui peuvent être en partie appréhendés à travers des interactions directes, et dont le sens vécu par les agents n’est ni donné d’avance, ni susceptible d’être négligé » [11].

Comme nous le savons, les apports de l’observation directe sont multiples : elle permet au chercheur de voir le déroulement d’une situation en temps réel, de recueillir et percevoir les émotions relevant de la communication non verbale, de comprendre à partir du point de vue des acteurs eux-mêmes.

En tant que pratique réflexive, l’observation directe pose, outre le subjectivisme, la question de mon appartenance à la communauté étudiée et à la nécessaire distanciation avec son « objet-sujet » [12] de recherche. De manière générale, l’appartenance à la communauté étudiée cristallise un ensemble de questionnements épistémologiques, éthiques et de méthode qualitative.

La connaissance préalable de l’ « objet sujet » de la recherche engendre différents écueils. D’une part, l’effet de surprise comme impulsion de la recherche est plus difficile à opérer. D’autre part, la question de la loyauté du chercheur à sa communauté met sans cesse en mouvement et en confrontation son engagement et sa distanciation. Cependant, cette appartenance vient mettre à mal un péril majeur de la méthode choisie : celui de la perturbation occasionnée par la présence du chercheur. Etre identifié et reconnu comme l’un des leurs permet que les « actrices » observées oublient davantage le regard du chercheur posé sur eux et à ce dernier de se « fondre » dans le collectif, en n’oubliant pas, in petto, sa posture de chercheur.

Des apports multidisciplinaires pour une théorie de l’engagement

L’étymologie du mot engagement l’ouvre à des significations multiples : l’engagement est le fait de « donner en gage ». Il réfère à l’action de s’engager par un acte, d’être tenu par cet engagement, renvoyant à une promesse qui est une dette (Confucius).

S’engager, être engagé implique de fait une dialectique entre soi et autrui. « M’engager » est donc « me donner moi- même en gage ». S’engager inscrit la personne dans une posture de sollicitude [13], c’est-à dire cette position qu’on a envers l’autre ou s’exerce aussi le souci de soi. L’un des traits de l’être humain, nous montre HEIDEGGER, est la dimension du souci et particulièrement du souci de soi (cela n’implique pas un intérêt égocentrique mais d’avoir le souci de la réalisation de soi-même). Cette dimension du souci de soi implique par conséquent d’avoir le souci de l’autre, c’est-à-dire la réalisation de l’autre comme sujet. L’engagement génère la reconnaissance de soi par autrui.

D’emblée, l’engagement implique donc une réflexion éthique dans la mesure où il revêt une double dimension : personnelle (pour soi) et pour autrui (l’intérêt général) (on retrouve ici la double dimension de la finalité du collectif de femmes).

La dimension personnelle génère une interrogation sur le gain et la perte ou plus précisément sur le don et le contre-don intrinsèquement lié à tout engagement. En effet, celui qui s’engage « gage » irrémédiablement quelque chose. Il y a à perdre et à gagner dans tout acte engagé. Ce paradoxe rappelle le « paradoxe de l’action collective » développé par Mancur OLSON [14]. Ce paradoxe réside dans le fait que l’action collective bénéficie à terme à tout le monde. M. OLSON dit qu’il ne suffit pas qu’un groupe ait un intérêt commun et les moyens de le réaliser pour que toutes les personnes informées et conscientes qui le composent participent spontanément à la réalisation de cet objectif. Les avantages à s’engager s’inscrivent de même dans le triptyque de MAUSS du « donner, recevoir, rendre » faisant dire, comme BOURDIEU, qu’ « il y a toujours un intérêt au désintérêt ».

Bien que l’étymologie place la liberté individuelle au cœur du processus d’engagement, l’exemple du collectif des femmes soulève la force d’un engagement collectif. Appartenir à un groupe social, à une communauté est catalyseur de la production d’« incitations sélectives » [15]. E. GELLNER dans un article intitulé « l’animal qui évite les gaffes » souligne à quel point le fait d’être mis « hors jeu » s’avère redoutable pour un individu. Parmi les « incitations sélectives » dont parle M.OLSON, l’exclusion d’un groupe ou d’une communauté s’apparente, dans ses conséquences sur l’individu, à une violence psychologique car liée à l’identité.

Par ailleurs, l’engagement participe au sens donné à l’existence, à faire preuve de responsabilité, fondement même de la vie sociale. Emmanuel LEVINAS écrira : « le lien avec autrui ne se noue que comme responsabilité, que celle-ci, d’ailleurs, soit acceptée ou refusée, que l’on sache ou non comment l’assumer, que l’on puisse, ou non, faire quelque chose pour autrui. Dire me voici. Faire quelque chose pour un autre. Donner. Être esprit humain, c’est cela » [16]. S’engager, c’est aussi prendre une décision et en assumer la responsabilité.

L’expression « engagement militant » a été retenue pour le collectif étudié.

« Militant » vient du latin « militia », service militaire et métier de soldat. A l’origine, le militant était celui qui se battait les armes à la main pour défendre sa cause. Or, on le sait, le soldat fait partie, est un élément d’une armée organisée. Le militantisme sous entend une mobilisation commune, un agir et « faire ensemble ».

La notion d’ « engagement militant » nous semble appropriée à la nature de l’engagement dont fait montre le collectif des femmes et veuves des mineurs de fer de Lorraine.

Le triangle « cause-individu-organisation » définissant l’engagement militant est, sur ce point, éclairant. « S’engager dans le militantisme est, en effet, le résultat de la rencontre entre les dispositions d’une personne, son intérêt pour une cause, et les propriétés de situation ou les efforts déployées par les organisations pour recruter et garder de nouveaux militants » [17]. Pour ces femmes, les dispositions relèvent d’une sociabilité primaire (père étranger, vie dans les cités, mariage avec un mineur) ; l’intérêt pour une cause est multidimensionnelle mais avec une prégnance pour la cause politique ; les propriétés de situation seraient la communauté d’appartenance et son rôle normatif ; enfin l’organisation s’effectue autour d’une matrice syndical , avec un retour perceptible d’une matrice de parti (avant le PCF, à présent le Parti Ouvrier Indépendant). « L’action militante » constitue ainsi « une opération visant à faire advenir et reconnaître une cause comme publique » [18].

Vivre implique ipso facto d’être engagé. Vivre, c’est combattre. L’homme cessant de combattre et lutter est pareil à celui qui ne possède plus guère la volonté de vivre. On retrouve là l’esprit même de l’existentialisme, en tant que philosophie de la liberté qui est aussi un modèle d’existence. Pour Sartre, la conscience n’est pas une chose mais une action. Elle est une activité qui donne du sens aux choses du monde. Autre élément important chez Sartre : il considère la « conscience » dans et par le collectif ( groupe, société , histoire) et le « collectif » dans et par la conscience [19]. S’engager signifie agir ensemble, pour soi et pour les autres, avec soi et avec les autres. Tout être humain vivant est engagé car ce qualificatif sous-tend une « action » que nous pourrions décrire sous la forme d’une biographie.

Comme nous l’avons vu, l’engagement peut être considéré comme synonyme de vie.

Exposé des principaux résultats

Tout engagement est intéressant. Alors, en quoi l’engagement de ces femmes de mineurs, aujourd’hui âgées et en proie, elles-aussi, à des maladies liés au vieillissement biologique, est –t-il inhabituel, hors normes ? En quoi est-il éclairant pour l’intervention sociale ?

Tout d’abord, il s’agit ici d’un « collectif » de femmes et non d’un « groupe ». Nous reprendrons la définition de Danièle KERGOAT précisant que « le passage d’un groupe éclaté (…) ayant une capacité d’action nulle ou faible à un groupe ayant une conscience de groupe (…) c’est cela le collectif » [20].L’action est une caractéristique centrale d’un collectif.

La particularité de ce collectif de femmes de mineurs de fer réside, selon nous, dans une communauté de destin empreinte d’un parcours d’immigration, qui a appris à vivre et à lutter ensemble et qui, à l’aube de sa vie, poursuit dans ce même esprit.

Leur engagement se situe dans deux registres interdépendants : le registre idéologique et le registre identitaire.

Le modèle d’engagement de ce collectif conjugue : un engagement politique, un engagement partisan « féministe », un engagement syndical comme complémentaire et porteur de l’engagement politique, un engagement collectif (qui relève d’une socialité primaire et vise la survivance d’une identité autour d’un passé minier ).

Ces femmes seraient hors des « normes sociales »en ce qui concerne leur engagement militant. Elles présentent en effet :

  • Une non correspondance avec la représentation sociale dominante de la vieillesse

Force est de constater que ces femmes n’offrent pas l’image attendue de personnes âgées se rencontrant pour « commérer » ou se plaindre de leur âge, mais plutôt pour débattre des perspectives de leur action commune.

  • Un décalage immanent à leur militantisme aux multiples dimensions

Premièrement, leur « féminisme » alors qu’elles sont âgées nous a semblé étonnant. Elles continuent à vivre des idées passionnées, quelques peu décalées en apparence de leur cohorte générationnelle, comme par exemple la lutte contre le machisme.

Deuxièmement, l’inscription de leur engagement autour d’une cause idéologique relevant d’une matrice identitaire passée (le « marxisme -communisme ») peut faire ici figure d’anachronisme.

Troisièmement, elles donnent l’image d’un contre-modèle aux formes du militantisme dominant actuel, marqué par un engagement multiple et de proximité, affranchi des grandes organisations.

Quatrièmement, avec ces femmes, les normes fusionnelles et affectives s’inscrivent en contradiction avec le délitement des identités collectives actuelles.

Cinquièmement, à travers leurs modalités d’action, elles prennent les traits de caractère propres à la jeunesse : esprit rebelle et contestataire, idéalisme.

Sixièmement , la prégnance d’une identité communautaire porteuse d’une culture professionnelle sur un territoire (la Lorraine) se présente en décalage avec la mondialisation et ses nouvelles formes de militantisme transnational.

Enfin, le rapport au temps : en opposition au « présentisme », le futur est envisagé comme horizon de leurs actions. Elles disent vouloir se battre pour l’intérêt général, pour les générations à venir. De plus, alors que les nouveaux militants n’inscrivent plus autant que par le passé leurs actions dans la durée mais dans un temps limité et pour une cause ciblée, l’ engagement de ces femmes est l’objet de toute une vie, dans une visée ultime de transformation sociale.

Mais dans la norme…

Ces femmes sont cependant dans la norme de leur groupe d’appartenance. Leur engagement permet la mise en œuvre d’une solidarité dans une logique de proximité. Leur engagement, dans sa durée et la reproduction de ses modalités d’actions, leur permettent de maintenir la cohésion du groupe et la reconnaissance de chaque individu au sein même du groupe. Il est aussi question ici d’un engagement pour la reconnaissance [21].

Dans un contexte de redéfinition du vivre ensemble et de construction des linéaments d’une intégration « en masse » des personnes âgées, l’engagement du collectif présenté nous semble pouvoir être catalyseur d’une réflexion relative à l’éducation et à la formation « à la vieillesse ».

Mise en perspective de l’engagement avec la formation des travailleurs sociaux

Le vieillissement de la population dessine deux perspectives à venir : soit la société parvient à intégrer les personnes âgées en son sein, soit elle ne le peut. La seconde orientation renverrait aux heures les plus sombres de l’histoire de l’humanité ou, en référence à G. Bataille, à sa « part maudite ». Ne reste, par conséquent, qu’un seul et unique chemin : la volonté de leur intégration. Cette dernière ne peut que passer par la re-éducation de tous, appréhendée, dans le champ de la formation en particulier, en tant qu’action visant à développer chez les apprenants des savoirs et des valeurs considérés comme essentiels à l’exercice d’une profession. En ce qui concerne le traitement de la question de la vieillesse, la compréhension même de cette ultime étape de la vie devrait être changée de manière radicale. Dans une société aujourd’hui atomisée, « liquide » et marquée par l’âgisme, la relation des personnes âgées à elles-mêmes, celle des autres catégories d’âges à l’égard des « ainés », la relation de l’individu à son propre vieillissement dès le plus jeune âge et malgré une représentation floue de la vieillesse, doivent être modifiées, restructurées dans un processus que nous appelons re-éducation. Pérorer en des termes « politiquement corrects » au sujet de la « révolution grise » ne saurait suffire car l’ intégration des personnes âgées passe avant tout par un changement des relations à la vieillesse dans l’esprit ou la « tête » même des membres de la société. C’est ainsi que DURKHEIM définira l’éducation comme « l’action exercée par les générations adultes sur celles qui ne sont pas encore mûres pour la vie sociale. Elle a pour objet de susciter et de développer chez l’enfant un certain nombre d’états physiques intellectuels et moraux que réclament de lui et la société politique dans son ensemble et le milieu spécial auquel il est particulièrement destiné » [22]. Cette définition de Durkheim, dans le futur processus dit de re-éducation, pourrait montrer toute sa pertinence pour la société entière. Destinés à apporter une aide professionnelle à des personnes âgées, les futurs travailleurs sociaux se voient transmettre, par les « passeurs » que sont les formateurs terrains et écoles, une éthique et des savoirs nécessaires.

Quoi qu’il en soit, un changement de regard sur la vieillesse générerait des changements dans tous les domaines de la vie sociale, d’un point de vue administratif, politique, culturel… Pareils aux enfants, membres actifs de la société de par leur préparation à l’avenir, mais dotés de capacités différentes du fait de leur âge, les personnes âgées doivent être entendues non pas tel un fardeau mais comme un groupe social actif , certes également réduits en termes de capacités et ce, au regard des conséquences inéluctables du vieillissement biologique.

Apprendre à envisager le temps de la vieillesse différemment apparaît telle une exigence. La personne âgée sera demain amenée à « œuvrer » par une activité , apportant ainsi une contribution bénéfique à la société future. Cette re-éducation ne renvoie ni à un sacrifice ni à un « bon comportement » mais à un consensus général, volontaire et positif de tous les membres de la société. Envisager une autre alternative ferait écho à l’inquiétude d’Hannah ARENDT face « au problème de ces masses humaines économiquement superflues et socialement déracinées » [23] et pourrait nous mener à une catastrophe humaine.

Pour en revenir à la formation des travailleurs sociaux….

Le travail social est au cœur des problèmes sociaux à analyser en vue d’une intervention ad hoc. Dans un avenir proche, les travailleurs sociaux devront inéluctablement œuvrer à l’intégration des personnes âgées et les établissements de formation doivent les y préparer dès à présent. Les former à « agir » dans une société qui sera différente requiert les efforts de tous les acteurs du champ social et celui de la formation en particulier.

Eu égard aux deux principales actions sociales des travailleurs sociaux en direction des personnes âgées aujourd’hui, centrées autour d’une aide matérielle et de socialisation, émerge une correspondance entre ladite action professionnelle et les objectifs poursuivis par le collectif en question, d’où l’idée d’une possible coopération.

Ainsi, le collectif des femmes pourrait apporter une aide aux travailleurs sociaux dans le repérage des personnes isolées et en difficultés et dont les professionnels n’auraient pas connaissance. A son tour et en vue de leur socialisation, le travailleur social pourrait soutenir, entre autres, le collectif dans sa quête de reconnaissance ou encore à propos d’un local permettant des réunions hors domicile.

L’exemple des femmes des mineurs de fer lorrains peut nous amener à subodorer que les futurs travailleurs sociaux confrontés à une population âgée pourraient s’appuyer sur l’existence d’un « groupe d’initiative » composé de personnes âgées . Ce groupe pourrait en effet remplir une mission d’intermédiaire et de soutien, en réalisant un lien entre les professionnels et le terrain dans deux directions (du travailleur social au terrain et du terrain au travailleur social).

En outre, le vieillissement de la population implique l’acquisition, par le travailleur social, de connaissances et savoir-faire spécifiques catalyseurs d’une autre « conception du monde » [24], celle d’un citoyen engagé.

Il serait impossible d’enseigner à être engagé, tout comme à être inspiré ou avoir la « vocation ». Il est en revanche possible de freiner de telles impulsions. C’est pourquoi la formation doit soutenir et développer ces « appétences » chez les étudiants manifestant un potentiel de futur travailleur social engagé. Se pose ici l’importance de la sélection des étudiants comme premier pas décisif dans la construction de l’identité professionnelle du travailleur social « engagé ». Pour ce faire, il convient d’atteindre notamment un certain niveau de culture et par conséquent de dispenser des enseignements plus approfondis.

Dans la perspective d’une évolution en transversalité des référentiels de formation des travailleurs sociaux, des apports multidisciplinaires devraient favoriser la compréhension de la vieillesse dans sa complexité. Les diverses contributions devraient peut-être inclure de nouvelles disciplines et de nouveaux contenus, en lien avec les évolutions des sciences humaines et autres.

Pour conclure….

Ces femmes des mines de fer revêtent certaines caractéristiques propres à la disqualification sociale mais sont néanmoins porteuses d’un message différent sur la vieillesse. Leur exemple permet de percevoir la limite de notre regard sur la personne âgée et invite à un déplacement de celui-ci ailleurs que sur la « perte » ou le « déficit » et donc à « mobiliser sa conscience et sa réflexion d’humain et de citoyen » [25].

[1VIRIOT DURANDAL JP., Le pouvoir gris : sociologie des groupes de pression de retraités, Puf, Coll Le lien social, 2003.

[2En référence au concept de « travail social palliatif » de Marc-Henri SOULET, Chaire de travail social et politiques sociales, Université de Fribourg.

[3Thématique retenue par la Commission européenne pour l’année 2012.

[4CLERC T., La maison des Babayagas, Gérontologie et société, vol.1, n°120.

[5BAUMAN Z., La vie liquide, Le Rouergue, 2006.

[6Conseil de l’Union Européenne, Conclusions du Conseil sur le vieillissement actif, 3019e session du Conseil Emploi, politique sociale, santé et consommateurs, Bruxelles, 7.06.2010.

[7Dans ses « cahiers de prison »( cahier 25), A. GRAMSCI utilisait la notion de « Groupes sociaux subalternes » , désignant non seulement la classe ouvrière mais plus largement l’ensemble des classes dominées. Gramsci faisait référence aux subalternes de l’Empire Romain dont la caractéristique était d’appartenir à des cultures ou religions étrangères. Les « groupes sociaux subalternes » sont fragmentés, hétéronomes et ne parviennent pas à se doter d’une « volonté collective propre ». Or, les retraités des mines de fer et notamment leurs épouses et veuves ( en grande majorité d’origines italienne et polonaise) se sont constitués, nous semble-t-il, en groupe autonome. GRAMSCI qualifiait d’inestimable parce que très rare l’expression autonome des subalternes, au sens où ils se sont montrés en capacité de construire ensemble une « volonté collective propre ».

[8« Le capital militant désigne, par delà la diversité des formes d’engagement, des savoir-faire acquis en particulier grâce à des propriétés sociales permettant de jouer, avec plus ou moins de succès, dans l’espace qui est loin d’être unifié » in MATONTI F., POUPEAU F., Le capital militant : essai de définition. Actes de la recherche en sciences sociales, 5/2004 n°155, p.11.

[9Ouvrage collectif « témoignages de femmes de mineurs de fer. Walleroy », Fensch Vallée Editions, collection Mineur de fer au quotidien, Fédération Régionale CGT des mines de fer et de sel de Lorraine, 2007.

[10ARBORIO Anne Marie ; FOURNIER Pierre, L’enquête et ses méthodes, L’observation directe, Armand Colin, 3e édition 2011, p. 9.

[11CHAPOULIE JM., « Everett C.Hughes et le développement du travail de terrain en sociologie », Revue française de sociologie, 1984, n°4, p.587.

[12ELIAS N., Engagement et distanciation, Fayard,1993.

[13HEIDEGGER M., Etre et temps, Gallimard, 1986.

[14OLSON M, Logique de l’action collective, PUF, 1978, p17.

[15OLSON M. op.cit., p. 74.

[16LEVINAS E, Ethique et infini, librairie Arthème Fayard et Radio France, 1982, p.93.

[17CULTIAUX J., VENDRAMIN P., Militer au quotidien. Regard prospectif sur le travail syndical de terrain, Presses universitaires de Louvain, 2011

[18ION J., FRANGUIADAKIS S., VIOT P., Militer aujourd’hui, Autrement , 2005, p.8

[19SARTRE JP., Critique de la raison dialectique : théorie des ensembles pratiques, Tome 1, Gallimard, 1985

[20KERGOAT D., op.cit., p.51.

[21Plus particulièrement les ouvrages d’A. HONNETH intitulés « La lutte pour la reconnaissance », Puf, 2000 et « La société du mépris . Vers une nouvelle théorie critique », La Découverte, 2006. Le concept de « reconnaissance sociale » développé par le philosophe et sociologue Axel HONNETH concerne les situations de remise en cause de la dignité des personnes et de leurs identités. La phénoménologie de la reconnaissance vient corroborer l’émergence de blessures identitaires fortes dans une société marquée par l’âgisme et portant au pinacle le culte de la jeunesse. Outre une dimension sociale (rapport à autrui), la reconnaissance revêt une valeur ontologique (en référence à la sollicitude ou au « souci » de soi et de l’autre de Martin HEIDEGGER). Elle est aussi un rapport au monde dans sa dimension éthique. Pour les retraités de mines de fer lorrains, militer exprime et extériorise un besoin de reconnaissance, condition sine qua none pour continuer à exister et donc à se réaliser en tant qu’individu et collectif.

[22DURKMEIM E, Education et sociologie, 1922

[23ARENDT H., Le système totalitaire. Seuil, 1995, p.202.

[24Pour la notion de « conception du monde », nous retenons la définition d’Henri LEFEBVRE renvoyant à un idéal :« en un sens, une conception du monde représente ce qu’on nomme traditionnellement une philosophie.(…). (Cependant), toute conception du monde implique une action, c’est-à-dire quelque chose de plus qu’une attitude philosophique(…). Une conception du monde n’est pas forcément l’œuvre de tel ou tel penseur. Elle serait plutôt l’œuvre et l’expression d’une époque » In LEFEBVRE H., Le marxisme, Que sais-je, Puf, 1952.

[25MORIN E., Sociologie, Arthème Fayard, 1984, p.13.